Vassili Joukovski : à la croisée des romantismes russes et allemands

Résumé de la conférence « Russie-Allemagne (1817-1840) : Un pacte romantique » par M. Jean-Pierre De Rycke, commissaire d’expositions, docteur en Histoire de l’art, conservateur du Musée des Beaux Arts de Tournai (2008-2018) et créateur-animateur de  l’émission UT PICTURA EUROPA (Radio ALMA, Bruxelles)

Deux écrivains russes, un peintre allemand. Leur dénominateur commun ? Vassili Joukovski (1783-1852). Joukovski est poète et, grâce à sa double connaissance du russe et de l’allemand, précepteur des enfants du tsar Nicolas Ier et de la tsarine Alexandra Feodorovna, elle-même d’origine allemande (Charlotte de Prusse). L’union des souverains en 1817 est le prolongement symbolique de la Sainte-Alliance conclue entre l’Allemagne et la Russie pour vaincre Napoléon.

Promoteur du romantisme littéraire d’inspiration allemande en Russie, il accompagne les débuts du jeune Pouchkine (1799-1837) qu’une demi-génération sépare et le protège. Lorsque celui-ci publie son premier chef d’œuvre en 1820 (Rouslan et Ludmila), il lui offre son portrait accompagné d’une dédicace : Au disciple victorieux. Le tuteur vaincu… Les deux hommes seront dorénavant amis pour la vie.

L’année suivante, Joukovski se rend pour la première fois en mission à Dresde chez Caspar David Friedrich (1774-1840) à la demande de la tsarine qui connaît le peintre allemand depuis longtemps. Et Joukovski, qui se sent également attiré par les arts, découvre en lui une seconde âme sœur, admirant ses œuvres, je cite, pour leur précision et leur capacité à éveiller des souvenirs dormant dans nos esprits. A son tour, il deviendra à la fois l’ami et le protecteur de l’artiste – son aîné, cette fois – jusqu’à sa mort et encore au-delà, allant même jusqu’à prendre des cours de dessin. Sans que l’on sache cependant si Pouchkine connaissait, au moins de réputation, Friedrich, et réciproquement. Mais c’est presque une évidence car les œuvres du peintre étaient visibles à la cour que fréquentait le poète et Joukovski qui, on veut le croire, a dû s’entretenir du jeune prodige russe à l’artiste allemand, possédait lui-même une collection de ses tableaux.

Le romantisme russe et allemand, à la fois littéraire et pictural, est un double héritage des « lumières » (Aufklärung) – combinant le rationalisme de la pensée et le classicisme de la forme – et du sentimentalisme qui trouva sa plus belle expression dans le mouvement du Sturm und Drang (« tempête et passion »). Profondément épris de liberté et de nature, l’un et l’autre ont en commun l’attachement aux deux notions fondamentales que sont la stimmung (sensibilité/atmosphère) et l’erhebung (élévation).

En communion avec l’univers

Paysage à l’arc-en-ciel (1810)

 Le premier aspect s’exprime très bien à travers la peinture de Friedrich intitulée Paysage à l’arc-en-ciel (1810). Un promeneur équipé d’un bâton de pèlerin fait une halte dans la montagne envahie par une pénombre nocturne. Adossé à un rocher, il semble contempler la nature, silencieuse et imposante, qui l’environne au clair de lune tandis que, de façon surnaturelle, un arc-en-ciel se profile à l’horizon.

Ce spectacle minutieusement décrit par l’artiste fait écho à l’une de ses réflexions typiquement panthéistes selon laquelle le divin est partout jusque dans un grain de sable. En même temps, il reflète l’intérêt nouveau qui se produit à la fin du dix-huitième siècle et au début du dix-neuvième pour la physique et les sciences naturelles en général. Dans son Traité des couleurs publié la même année que le tableau, Goethe qui entretient une correspondance avec l’artiste depuis plusieurs années déjà décrit la sphère des couleurs dérivée du prisme iridescent. C’est sans doute plus qu’une simple coïncidence.

Mais à son tour, le phénomène naturel aux allures de merveilleux a valeur d’allégorie car il traduit la métaphore biblique de la réconciliation ou de l’alliance retrouvée de l’Homme avec la divinité telle que nous la décrit le récit de la Genèse après le déluge universel… Religiosité de l’inspiration et sens sacré de la Création qui suscitera l’expression Hiéroglyphe de la nature souvent utilisée pour caractériser l’œuvre de Friedrich – inventeur du paysage symbolique – directement apparentée à la poésie.

 

Tendre vers l’« idéal »

Sur le voilier (1818)

 Quelques années plus tard en 1818, le peintre allemand qui vient de se marier avec une fille du peuple – lui-même, tout un paradoxe, est un partisan des valeurs alors dites « démagogiques » et soutient l’émancipation des nations à l’encontre de la tyrannie de droit divin – peint cette autre toile allégorique qui renvoie idéalement quant à elle au second concept romantique de l’« erhebung ».

Assis sur la proue d’un bateau, un couple vu de dos se tenant tendrement la main fait voile vers un horizon éblouissant dont on ne sait au juste s’il matérialise l’aube ou le crépuscule du jour. Acquis par les souverains russes qui venaient eux-mêmes de convoler un an plus tôt, la peinture était jadis conservée au cottage de Peterhof, non loin de Saint-Pétersbourg, où elle évoquait peut-être un quelconque voyage de noces.

Au-delà de l’anecdote cependant, l’image est à nouveau conçue comme une allégorie. En représentant le couple d’amoureux le dos tourné au spectateur (la rückenfigur est un célèbre stéréotype de la peinture romantique), le peintre entend montrer comment ce dernier tend vers l’idéal de son accomplissement solidaire, un horizon radieux inondé d’une lumière mordorée et diffractée par un léger voile de brume qui renforce l’enchantement de la scène et la révèle à la manière d’une apparition.

Mais cette vision extatique se double à nouveau sans doute d’une dimension sacrée, téléologique, spirituelle ou proprement religieuse, car les tours qui se profilent vaguement dans le lointain suggèrent une ville ou, mieux, un port d’attache définitif qui doit correspondre à la Jérusalem céleste de la Bible, « havre » de paix et d’éternité, pure manifestation de la « transcendance ». « Embarque, traverse, débarque » me disait parfois un oncle prêtre en vue des côtes de sa propre existence afin d’exprimer le parcours universel de vie.

 L’éternité

Et c’est ainsi que l’on revient naturellement à Pouchkine et Joukovski, témoin graphique et littéraire des « derniers instants » du poète mort prématurément dans un duel. Laissons-lui alors le mot de la fin qui résume si admirablement l’esprit du romantisme pétri d’idéalisme précédemment traduit en image dans l’œuvre peint de son second « frère d’armes » :

Il gisait sans bouger comme après une épreuve harassante,
Quand on relâche les bras ; tête baissée, longuement,
Je suis resté près de lui, tout seul, regardant en silence
Droit dans les yeux du défunt ; ces yeux, ils étaient fermés.
Je connaissais si bien son visage, mais jamais encore
Nous n’avions vu celui-là. Ce que disait ce visage,
Nous ne l’avions jamais vu de la vie ; ce n’était ni la flamme
De son inspiration, ni sa mordante ironie !
Non, c’était une pensée, une idée, mais profonde, mais haute,
Qui l’avait pris tout entier ; j’aurais juré qu’il voyait
Quelque chose s’ouvrir devant lui, qu’il voyait quelque chose
Lui advenir, je voulais lui demander : « Que vois-tu ?… »

Jean-Pierre De Rycke

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