Tourguéniev retraduit par le Département de russe

Le bicentenaire de la naissance d’Ivan Tourguéniev est l’occasion de découvrir ou de redécouvrir l’œuvre littéraire de cet illustre écrivain russe. Une retraduction de plusieurs de ses nouvelles paraîtra très prochainement chez l’édition française Stock. Le recueil, intitulé Le Roi Lear des steppes, comportera quatre nouvelles accompagnées de commentaires : Le Roi Lear des steppes, Faust, Le Dîner ou le Hamlet du district de Chtchigry, Hamlet et Don Quichotte. La retraduction a été rendue possible grâce à trois collaboratrices du Département de russe, Olga Gortchanina, Anne Godart et Nastia Dahuron, aujourd’hui traductrice littéraire indépendante. Nous avons demandé à Anne Godart, l’une des traductrices, de nous en dire plus sur ce projet. 

Comment le projet a-t-il vu le jour ? Qui y a participé ?

Rappelons que nous avons une « Tourguénieviste » dans notre équipe, puisque Olga Gortchanina a consacré sa thèse de doctorat à l’étude de la multiculturalité de l’écrivain, sa situation de passeur de cultures entre l’Est et l’Ouest de l’Europe. Les collègues (Nastia Dahuron, Benoît Van Gaver, Anne Delizée et moi-même) ont soutenu Olga tout au long de la rédaction de cette thèse, notamment en traduisant divers documents d’époque, allant de la simple citation à des extraits d’œuvres et d’articles complets.

Quand la thèse a été défendue à Lille3, la qualité du travail a été remarquée par plusieurs spécialistes du monde de Tourgueniev, notamment par les responsables du Musée Ivan Tourguéniev à Bougival. De fil en aiguille, Olga a fait la connaissance de différentes personnes, lui demandant d’intervenir à des colloques etc. Par la suite, nous avons continué à traduire en français diverses contributions scientifiques de chercheurs russophones (certains de ces articles ont d’ailleurs bien fait souffrir nos étudiants de Master1 durant les ateliers de traduction !), dans l’optique de leur publication dans les actes de colloques spécialisés. Durant l’été 2017, Anne Coldefy-Foucard, célèbre traductrice de Gogol (entre autres) et professeur à la Sorbonne, recherchait des traducteurs pour l’aider à mettre en œuvre la traduction d’une sélection inédite de plusieurs nouvelles de Tourgueniev, à  paraître chez Stock à la rentrée 2018. Nous avons été mis en contact … et voilà !

La traduction française de Tourguéniev aurait mal vieilli. Pourquoi, selon toi, nécessitait-elle un rafraichissement ? Est-ce le cas de toutes les œuvres classiques russes ?

Je ne désire pas émettre des jugements quant au degré éventuel de vieillissement des traductions. Simplement, quand je me suis replongée dans Tourguéniev, histoire de me remettre dans l’ambiance de l’époque avant d’entamer le travail de traduction, j’ai lu un peu de tout à la fois, puisant en même temps dans les textes originaux (quasi tous en accès direct sur le net) et des récits ou des romans traduits. Ce sont ces derniers (par exemple Eaux printanières ou Roudine) qui m’ont semblé relativement, comment dire ?, passés de mode, défraîchis, je ne sais pas trop. Pas ma tasse de thé, en fait. Mais peut-on en vouloir aux traducteurs ?

Pour répondre à la deuxième partie de la question, je pense que, de manière générale, oui il est souvent intéressant de retraduire les œuvres, toutes langues confondues, même les classiques de l’antiquité gréco-romaine. Notre langue française évolue sans cesse, s’enrichit tous les jours. On parle et écrit différemment aujourd’hui par rapport aux années 50 du siècle passé, par exemple. Maintenant, il faut rester humble  vis-à-vis de cela. Faire automatiquement mieux, ce n’est pas gagné d’avance. On peut faire le mieux possible, par rapport à toute une série de critères. C’est un long débat !

Quand on traduit une œuvre dont on sait qu’il existe déjà plusieurs traductions, mieux vaut éviter de lire celles-ci avant de se mettre à l’ouvrage. Vous devez trouver votre propre ton. Et celui-ci doit s’inscrire dans votre cohérence, vos sonorités, vos résonances propres.

Quelles nouvelles de Tourguéniev ont-elles été choisies pour la retraduction ?

La sélection que Anne Coldefy a opérée a pour objectif d’attirer l’attention des lecteurs sur le côté profondément européen, voire cosmopolite d’Ivan Tourguéniev. Montrer à quel point cet auteur né en 1818 se situait au carrefour des cultures européenne et russe.  Héritier de Gogol et de Pouchkine, il n’aura de cesse de multiplier les allers/retours entre la Russie, l’Allemagne, l’Italie et surtout la France. Qui mieux que Tourguéniev pouvait nourrir un regard aussi riche sur ces différents peuples, en particulier sur le sien (vu constamment de l’intérieur et de l’extérieur, au moment des grands bouleversements politiques de la moitié du 19ème siècle) ?. A partir de ce projet, les quatre récits retenus ont pour points communs des allusions directes à des grands noms de la littérature européenne : Shakespeare, Cervantès, Goethe, Schiller… Tous des maîtres à penser pour Tourguéniev, dès l’adolescence.

Le caractère profondément européen de la Russie trouve donc une belle illustration. Au moment où d’aucuns, que ce soit ici ou à Moscou, se plaisent à souligner tout ce qui nous sépare, je pense que, l’air de rien, ce petit ouvrage nous ramène sur la voie du bon sens. Les Russes sont nos frères et sœurs européens, avec la même histoire, les mêmes racines.

Concernant le travail de traduction à proprement parler, quelles sont les difficultés que tu avais rencontrées ? Pourrais-tu en donner quelques exemples concrets ?

Des exemples de difficultés, je pourrais en donner mille (bon, j’exagère un peu !). Tourguéniev adore se lancer dans des descriptions très précises du physique, des mimiques, des habits de ses personnages. Je me suis souvent retourné la cervelle pour en rendre les nuances. Idem pour les paysages ou les descriptifs de certains bruits (du chant plaintif du loriot au clapotis des gouttes de pluie sur un plan d’eau, etc.). J’ai aussi l’exemple concret d’une chanson polissonne basée sur les lettres de l’alphabet allemand que j’ai dû adapter en français, tout en gardant l’humour du propos. En fait, je pense que j’ai suffisamment de matière concrète pour organiser une master class là-dessus !

Un des côtés agréables de cette aventure est que nous avions décidé dès le départ de nous épauler et de nous relire l’une l’autre (Nastia Dahuron et moi), avec notre chère Olga Gortchanina comme consultante en chef, bien entendu ! C’est très important d’avoir des regards extérieurs. A la fin, nous avons été relues par Anne Coldefy elle-même, extrêmement pointue et toujours avisée dans ses corrections. J’ai constaté, entre autres, que j’avais tendance à répéter trop souvent « comme » ou bien « mais », par exemple. Ou encore que je confondais « empli » et « rempli ». Qu’il valait mieux ne pas utiliser le verbe « réaliser » dans le sens de « comprendre » car cet anglicisme aujourd’hui accepté serait anachronique par rapport à un texte du 19ème siècle. Certains « russismes » avaient également échappé à ma vigilance (par exemple « il s’assit dans la calèche » au lieu de « il monta » ou bien « il s’installa »).

Une chose est certaine : se retrouver ainsi dans la position de l’étudiant qui attend qu’on lui rende sa copie relue, corrigée et évaluée, ça m’a fait beaucoup de bien en tant que pédagogue ! Une bonne petite piqûre de rappel, s’il en était besoin, par rapport aux situations émotionnellement stressantes dans lesquelles nos jeunes se retrouvent si souvent !

Pourquoi, à ton avis, Tourguéniev est-il moins connu du public occidental que Dostoïevski ou Tchékhov ?

Les pièces d’Anton Tchékhov sont jouées constamment  partout dans le monde et dans de très nombreuses langues, ce qui contribue bien sûr à l’immortalité de leur auteur. Tchékhov  transcende le temps et les modes, à mon avis. Dostoïevski est vraiment une référence en matière d’analyse de la psychologie humaine. André Markowicz a retraduit la quasi-totalité de son œuvre et c’est vrai qu’il reste passionnant à lire, même si, là aussi, je pense qu’il a tout de même pris quelques rides.  Tolstoï demeure dans les souvenirs grâce à Guerre et Paix ou Anna Karénine, qui sont cités régulièrement ou font l’objet d’adaptation pour le cinéma.

La popularité post mortem d’un écrivain dépend d’un tas de facteurs, qui sont parfois tout simplement à mettre en rapport avec la publicité faite à l’œuvre par les descendants ou les proches, ou évidemment par les maisons d’édition. Ce n’est pas toujours la seule qualité littéraire qui explique les concepts de popularité. Le triste paradoxe pour Tourguéniev est justement que c’est grâce à lui que Tolstoï (entre autres) a été publié en France pour la première fois. Il ne bénéficie pas des services qu’il a rendus pour la diffusion de ses collègues de plume, dirait-on.

Le problème de Tourguéniev est peut-être précisément sa force principale : il est tout en nuances. Partant de là, difficile à classifier. Or nous aimons toujours bien les tiroirs classificateurs, n’est-ce pas ? Parfois je me dis qu’il paie du côté russe le fait de n’être pas « assez russe » ou « trop étranger ». Et pour le moment, en Russie, on aime bien ce qui est très patriotique et terroir du terroir… Pourvu que les discours nuancés reviennent à la mode en 2018 ?

Ce projet de retraduction d’une partie de ses œuvres pourrait-il contribuer à le faire connaître – et comprendre – davantage ?  

Sans aucun doute. A ce sujet, j’invite toutes les personnes passant dans la région à faire un saut au Musée Ivan Tourguéniev de Bougival (pas loin de Paris), organisé dans le domaine où l’écrivain habita plusieurs années, aux côtés de Louis et Pauline Viardot, la célèbre cantatrice française, objet d’un amour impossible et sublimé. Comprendre Tourguéniev n’est pas spécialement difficile, au contraire. C’est un auteur qui se déguste à petites doses, à l’image d’une tasse de thé de qualité, un jour de farniente, quand vous avez le temps de fermer les yeux entre les lignes pour laisser votre imagination le suivre dans les steppes ou le boudoir en désordre d’une jeune fille tracassée par l’existence… Il ne s’agit pas du discours de la méthode !

Propos recueillis par Olga Baïnova

L’ouvrage sortira chez Stock, bibliothèque cosmopolite, le 14 février pour la presse et le 01 mars dans les libraires. ISBN : 978-2-234-08578-7

“Tourguéniev, le doux géant, l’aimable barbare avec ses blancs cheveux lui tombant sur les yeux, le pli profond qui creuse son front d’une tempe à l’autre, pareil à un sillon de charrue, avec son parler enfantin nous charme, nous enguirlande, suivant l’expression russe, par ce mélange de naïveté et de finesse – la séduction de la race slave, relevée chez lui par l’originalité d’un esprit supérieur, par un savoir immense et cosmopolite.” Edmond de Goncourt – Journal

 

 

 

 

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